Portraits

Camille, Orfèvre

9 septembre 2015
www.lesmainsbaladeuses.com Camille Gras, Orfèvre à Paris

Qu’imaginez-vous à l’évocation du mot “orfèvre” ? Après un sondage très sérieux effectué sur une longue période d’environ une heure via l’organisme officiel de ma page facebook personnelle, j’ai reçu comme réponses : le moyen-âge et la couronne des rois, des dorures, des pépites d’or, des braqueurs de bijouteries, “des trucs sculptés dans le bois avec des dorures pour faire joli”, le quai du même nom. (Merci à tous, j’ai bien rigolé.) Je ne sais plus ce que cela m’évoquait, mais j’aime la résonance de ce mot. Orfèvre. J’aime le prononcer. J’aime sa douceur. J’imagine un Dieu de l’Olympe bienveillant, contempler le monde des Hommes du haut de sa montagne. L’orfèvre que je vais rencontrer porte un prénom aussi doux que le nom du métier qu’il exerce. Je pars serrer la main de Camille.

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Je ne retrouve pas Camille sur le Mont Olympe mais dans son atelier situé passage Saint Sébastien, où il exerce son métier en tant qu’indépendant depuis 3 ans. Cela fait 13 ans qu’il restaure, conçoit ou réalise des pièces d’orfèvrerie en argent massif ou en métal argenté, souvent liés à l’art de la table (voilà, vous savez dorénavant ce qu’est un orfèvre.). Camille conçoit des prototypes pour des designers ou des architectes d’intérieur, et fabrique ou restaure des pièces pour les particuliers, les maisons d’orfèvrerie ou les antiquaires.

Pour aller à sa rencontre, je pénètre dans une petite cour rectangulaire. Elle est l’antichambre d’un long chemin ; le couloir desservant de part et d’autres des ateliers. L’endroit est baigné de quiétude. Elle s’y est installée sournoisement, envahissant l’espace au fil des années, à mesure que des bureaux d’architectes remplaçaient les ateliers d’artisans. Camille se situe dans un quartier artisanal historique, où tous les métiers liés à l’orfèvrerie étaient réunis. La passage aujourd’hui si calme, résonnait il n’y a encore pas si longtemps du son du métal que travaillaient des artisans spécialisés. Le passage était le domaine des planeurs, ciseleurs, polisseurs, argenteurs, tourneurs repousseurs et orfèvres.

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“Nous essayons de survivre”

Toc, toc, toc. Je frappe à la porte. De l’autre côté, trois bruits de martellement me parviennent comme un écho. Ils sont la confirmation que je ne me suis pas trompée d’endroit.

Si l’orfèvrerie est un des plus vieux métiers du monde, Camille, à 31 ans, est le plus jeune orfèvre de France. Mais le temps est assassin. Chaque année qui passe est un pas de plus vers la disparition du métier. Ils ne sont peut-être plus qu’une vingtaine en France à l’exercer. “Nous essayons de survivre” me dit-il. “Une fois que les vieux auront disparu…” La fin de sa phrase se perd dans la mémoire de ses maîtres.

Le temps est un ennemi que Camille a pourtant dû amadouer. “Il faut dix ans pour maîtriser les techniques de base de l’orfèvrerie” m’apprend-il. “Il faut en vouloir pour apprendre le métier.” Après sa formation de 2 ans à l’école Boule, il continue d’apprendre les gestes chez des professionnels : 2 ans à Paris puis 4 ans en Italie. Le métier s’apprend à l’ancienne, aux côtés d’un maître d’apprentissage. “Il faut de la patience. Beaucoup de patience. Je ne comptais pas mes heures ; je restais souvent tard le soir à l’atelier pour continuer de m’exercer.”
www.lesmainsbaladeuses.com Camille Gras, Orfèvre à ParisComment décide-t-on d’exercer un métier en sursit ? “Je savais que je voulais travailler dans un atelier. Ma mère était sculptrice et enfant je trainais toujours dans son atelier.” A l’adolescence, il rencontre un orfèvre, ami de la famille. ”J’ai su que c’était ça que je voulais faire. J’étais attiré par le métal. J’aime partir de rien et devoir transformer.”

« Le métier n’a jamais évolué et les techniques non plus »

L’atelier de Camille est mi-ombre mi-lumière. Peut-être provient-elle des objets argentés réfléchissant les rayons du soleil filtrés par la fenêtre ? Et les ombres, les âmes errantes des orfèvres aujourd’hui disparus ? L’atelier serait le Royaume d’Hadès où elles attendent d’être jugées, espérant passer dans le feu purificateur de la forge de Camille. Sur les étagères et les établis, marteaux de toutes formes, pinces, triboulets, bigornes, trusquins, ciselets sont depuis des siècles les compagnons dévoués et fidèles de l’orfèvre. “Le métier n’a jamais évolué et les techniques non plus. On peut m’apporter une pièce de n’importe quelle époque, je sais comment elle a été conçue.” me dit-il, avant d’ajouter : “On a toujours travaillé avec les mêmes outils.” Certains sont le legs de l’orfèvre qui occupait l’atelier avant lui, que Camille venait aider lorsqu’il était ado. “Les outils se transmettent de génération en génération. Ils ne s’achètent plus.”

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En cet après-midi de septembre, Camille doit réparer un vinaigrier du 18ème et des bougeoirs apportés par un particulier. Le vinaigrier, qui a connu les successions et les changements de propriétaires, a une jambe plus courte que l’autre et a perdu un oeil (en vérité, un porte sel). Quand aux bougeoirs, ils sont atteints d’une sévère scoliose. C’est là que je découvre qui sont les véritables Dieux en ces lieux. Je suis au Royaume des objets de métal, et Camille n’est qu’un fidèle, l’orfèvrerie, sa religion. Je découvre son rituel. Il dépose le bougeoir sur l’autel de marbre et s’agenouille en signe de vénération. Il se relève, s’incline. Le voici en conversation céleste. Je n’y ai pas accès, mécréante que je suis. Il ne dit rien mais je le vois hocher la tête. Ils ont du se mettre d’accord. Le silence s’est installé. Soudain, Camille se lève, empoigne l’objet, se dirige vers l’étau, saisi son maillet et frappe. Les sons du martèlement se heurtent aux murs. Le silence a fugué. S’il y a de la tendresse dans le regard, le geste est autoritaire. Ensuite, ils passeront sous la flamme du chalumeau, prendront un bain d’acide et passeront sous la brosse polisseuse. Etranges offrandes…

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Le métier est solitaire et silencieux, que seul les sons des outils viennent rompre. Et pourtant, Camille est souvent en conversation. En conversation avec les objets qu’il restaure avec justesse et respect, et en conversation avec lui-même. Il avoue qu’il “aime bien être tranquille”. Et dans cet atelier qu’il côtoie 12 heures par jour, il se sent chez lui.

En repartant, je me dis que les Hommes partagent avec leurs savoir-faire leur condition de mortels. Mais l’Homme a imaginé le plus beau des pieds de nez aux Dieux et au temps meurtrier. Il a réussi a inventer sa propre Eternité : la transmission.

Merci à l’équipe des dominotiers d’Antoinette Poisson qui m’a soufflé l’idée de contacter Camille.

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Camille Orfèvre
Passage Saint-Sébastien – Paris 11
www.camilleorfevre.fr

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6 Comments

  • Reply Carmen 10 septembre 2015 at 12:05

    Je sais, je ne fais que me répéter, mais les compliments ne sont jamais de trop… merci pour cette belle rencontre. Quand je te lis, je suis dans l’atelier, je respire l’endroit, j’écoute la musique des outils et surtout je suis nostalgique de tous ces merveilleux gestes qui se perdent.

    • Reply magperr83 10 septembre 2015 at 13:37

      Bonjour Carmen, ça me fait plaisir de vous retrouver par ici. Merci pour votre commentaire :-) J’espère avoir l’occasion de vous revoir bientôt ;-)

  • Reply Damien 12 septembre 2015 at 16:16

    Les photos sont toujours aussi belles… Un livre en perspective ?

    • Reply magperr83 13 septembre 2015 at 09:16

      Contente de te retrouver ici Damien :-))) Merci de prendre le temps de laisser un commentaire, et merci pour son contenu ;-) Un livre ? Le projet est dans ma boîte à rêves …. ;-)

  • Reply laure 30 août 2016 at 06:10

    Bonjour ! J’avais découvert l’atelier de Camille pendant les journées européennes des métiers d’art… passionnant ! beau portrait !

    • Reply magperr83 30 août 2016 at 15:46

      Bonjour Laure, merci beaucoup pour ton message ! C’est également comme ça que j’ai rencontré Camille. Vive les JEMA ;-) A bientôt sur le blog :-)

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