Interview

Alexandre Rousseau, co-fondateur de Bleu de Chauffe

11 janvier 2018
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Alexandre Rousseau est designer produit et co-fondateur de la marque de maroquinerie Bleu de Chauffe. Sac “plombier”, sac “postier”, sac “télégramme”, sac “forestier” ou encore sac “coursier”, il puise son inspiration de l’esprit workwear en réinventant les codes des sacs de métier d’autrefois. Chaque pièce est fabriquée à la main en Aveyron et signée de l’artisan qui l’a conçue. Alexandre fait partie de ces entrepreneurs qui participe à réhabiliter le made in France et les savoir-faire de l’hexagone. 

 

Alexandre, qu’est-ce qui a inspiré le nom de marque Bleu de Chauffe ?
Le nom bleu de chauffe vient de l’inspiration workwear. C’était le nom de la veste bleue que portaient les cheminots au XIXe. Par extension, l’expression “mettre son bleu de chauffe” signifiait “se mettre au travail”. C’est cette dimension liée au travail qu’on souhaitait intégrer dans le nom de la marque.

Quel a été ton parcours professionnel avant de te lancer dans l’entreprenariat ?
J’ai fait mes armes en tant que designer spécialisé dans la maroquinerie pour des maisons de luxe comme Richemont ou Lancel. J’y ai appris à concevoir des accessoires de petite maroquinerie pour homme et femme. J’ai été salarié pendant 10 ans avant de lancer ma propre marque de maroquinerie.

Qu’est-ce qui a motivé la création de ta propre marque ?
Disons que j’avais fait le tour de mon métier ; une certaine lassitude m’avait gagnée. J’étais arrivé à un moment où il fallait que je fasse quelque chose de différent. J’avais deux choix : changer d’entreprise ou monter mon propre projet…

« Nous nous sommes inspirés des anciens sacs de métiers autrefois utilisés par les ouvriers et les artisans ».

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Thierry, ton associé, a aussi participé à cette envie de renouveau…
Thierry travaillait dans le marketing dans la même boîte que moi et nous étions dans le même état d’esprit. On s’est retrouvé avec l’envie de monter notre propre marque. On voulait faire ce qui nous plaisait, avec les gens qui nous plaisaient. L’entente entre les différentes parties prenantes est fondamentale dans le développement et dans l’accomplissement d’un projet.

Quelle a été votre feuille de route pour créer la marque ?
On est parti d’une feuille blanche avec des contraintes que l’on s’était fixées. La production devait être française, avec de belles matières, dans un style qui corresponde à notre sensibilité. On voulait vraiment travailler dans cet esprit workwear et réhabiliter les vieux standards, c’est-à-dire les anciens sacs de métier. On ne voulait ni faire du copier-collé, ni tomber dans le vintage, mais remettre au goût du jour les codes des sacs de métier : sac du postier, du plombier, du reporter… On a commencé avec quatre références. Aujourd’hui, la gamme s’est considérablement étendue avec plus d’une centaine de références.

Comment se sont passés les débuts ?
Thierry et moi avons commencé a murir le projet alors qu’on était encore salarié. Personnellement, j’ai continué à bosser pour cette même entreprise deux ans en tant que freelance avant de me dédier à 100% à Bleu de Chauffe. La coupure n’a pas été radicale parce qu’il faut bien crouter en attendant d’en tirer des bénéfices. Même quand ça commence à marcher, il y a beaucoup d’investissement à faire pour augmenter les volumes, acheter des matières premières, nourrir et faire grandir la structure.

Combien de temps s’est écoulé entre la création de la marque et la mise en vente des premiers produits ?
La marque a été créée fin 2009 et les premiers produits ont été commercialisés en octobre 2010. Autant dire une éternité pour nous ! Et en même temps, avec tout ce qu’il y a à gérer, c’est très proche. On a commencé par établir un business plan, étape indispensable pour aller démarcher des banques. C’est un guide indispensable qui permet de créer une ambition et de te projeter dans le futur, même si jamais rien ne se concrétise comme tu l’avais projeté !

De qui était composée l’équipe à vos débuts ?
On a commencé tout petit avec un statut de PME. On était deux, mon associé et moi, et une troisième personne en charge de la production. Aujourd’hui, l’équipe est constituée de 25 salariés, dont une 20e de personnes à la production. Le reste de l’équipe est dédié à la création des modèles et à la gestion de l’entreprise.

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Julien, qui est aujourd’hui en charge de la production, est un ancien joueur de rugbyman, n’est-ce pas ?
Oui, Julien est un ancien rugbyman professionnel qui jouait dans l‘équipe de Belgique, son pays natif. Il a aussi joué pour des clubs de renom à Narbonne et en Nouvelle Zélande. A côté de son amour pour le ballon ovale, il est passionné de bourrellerie depuis l’enfance. Il fait de la couture depuis qu’il est gamin pour créer des ceintures et des sacs équestres. Notre métier se rapproche de la bourrellerie car nos sacs de métiers sont constitués de matières assez épaisses. C’est compliqué en France de trouver des tenants de ces savoir-faire. Et quand tu démarres une marque, il faut pouvoir les attirer dans une aventure qui est à ses débuts. Mais Julien avait cette ambition de porter le projet et de le faire évoluer à nos côtés. Il fait partie intégrante de Bleu de Chauffe. C’est lui qui transmet le savoir-faire à notre équipe d’artisans et qui est en charge du développement de notre système de production.

Votre équipe compte aujourd’hui une 20e d’artisans. Quel est l’âge moyen de tes collaborateurs ?
La moyenne d’âge est de 30 ans. Les jeunes viennent y aiguiser leur pratique. On endosse de fait un rôle de formateur.

Quel est l’esprit de vos lignes de sacs ?
Nous nous sommes inspirés des anciens sacs de métiers autrefois utilisés par les ouvriers et les artisans. Nous avons souhaité insuffler à nos collections à la fois du style, de l’ingéniosité, de la simplicité et de l’authenticité. Cette combinaison d’éléments que nous pourrions qualifier de « style à la Française” est aussi synonyme pour Bleu de Chauffe de la valeur du travail “bien fait”.

Peux-tu nous parler un peu des modèles de sacs de la marque ?
Le sac “plombier” est devenu un grand classique chez les hommes d’affaires qui peuvent y loger un ordinateur portable ou une tablette tactile. D’ailleurs, l’ensemble des collections a été conçu de cette façon ; des sacs inspirés de modèles anciens mais adaptés à l’usage quotidien du XXIe siècle. Il existe le sac “forestier”, le sac shopping inspiré du bagage des médecins, ou le sac à dos semblable à un vieux sac militaire.

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“On aime les produits simples, qui sont bien faits, et dans lesquels le design est au service de la fonction.”

 

Qu’est ce qui vous inspire dans l’univers work-wear ?
Je dirais que c’est tout simplement un goût personnel que je partage avec Thierry. On aime les produits simples, qui sont bien faits, et dans lesquels le design est au service de la fonction. Les sacs de métier ne contiennent aucun élément superflu. C’est une mode intemporelle parce que ce sont des produits qu’on achète parce qu’on les aime, qu’on aura plaisir à porter et qui résistent dans le temps.

Votre production est installée en Aveyron, au pied du Viaduc de Millau. Pourquoi avoir choisi le “made in France” ?
J’ai beaucoup travaillé par le passé en Asie. La création était française mais les produits étaient fabriqués en Chine notamment. Thierry et moi avions envie de revenir à des produits véritablement authentiques. L’authenticité pour nous ne passe pas uniquement par un style, mais aussi par des matières et par un mode de production local. C’est dans cette démarche qu’on a construit notre destinée.

Quel regard portes-tu sur ton expérience passée sachant que les produits que tu concevais étaient fabriqués à l’autre bout du monde ?
Ce que je fais aujourd’hui se nourrit de mes expériences passées : mon métier de designer, gérer la production, savoir adapter un style et un design à l’outil de production, sont des compétences que j’ai acquises grâce à elles. C’est aussi grâce à ces expériences que j’ai pu me diriger dans cette nouvelle voie avec Thierry. Je dirais que l’on s’est construit par opposition à ce qu’on a côtoyé pendant plusieurs années, avec l’objectif de ne pas les reproduire.

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Avais-tu la fibre entrepreneuriale ?
J’aime bien les projets. Je ne me considère pas comme un patron au quotidien même s’il faut gérer une équipe et parfois faire montre d’autorité et avoir un sens du management. J’aime créer, c’est mon truc. C’est en moi, donc je pense que ça n’est pas par hasard que je suis devenu entrepreneur. Ca ne m’a pas fait peur de me lancer.

Quelle est la particularité de votre mode de production ?
Chez Bleu de Chauffe chaque artisan fabrique son produit de A à Z. Nous ne fonctionnons pas “à la chaîne”. Il y a quelques personnes qui sont spécifiquement en charge de la coupe car cela demande une véritable expertise, ensuite chaque personne façonne le produit dans son intégralité.

 

“Notre ambition est de revaloriser le travail artisanal et le savoir-faire de la maroquinerie.”

 

Chaque pièce est signée du nom de l’artisan qui l’a fabriquée. Pourquoi as-tu voulu qu’il en soit ainsi ?
Parce que nous ne sommes pas dans un modèle industriel. Chaque pièce est signée et datée par la personne qui l’a fabriquée. Finalement, Bleu de Chauffe n’est que le médiateur entre l’artisan qui a façonné le produit et la personne qui va le porter. Notre ambition est de revaloriser le travail artisanal et le savoir-faire de la maroquinerie. Et le valoriser auprès du client, c’est aussi laisser une trace qui s’incarne dans la signature de l’artisan. C’est amusant parce qu’on reçoit souvent des mails de clients qui souhaitent remercier Camille, Fabienne ou Morgane qui a fait leur sac.

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As-tu une anecdote par rapport à ça ?
Une fois, un journaliste a demandé à venir à l’atelier. Sa femme lui avait acheté un sac qui était signé de la main de Fabienne. Il a téléphoné à l’atelier et il a demandé à rencontrer Fabienne pour vérifier son existence. Même si 99% de nos clients ne rencontreront jamais l’artisan qui a fabriqué leur pièce, il y a quand même un lien entre eux et l’artisan grâce à la signature.

Quelles sont les différentes matières qui composent un sac Bleu de Chauffe ?
Il y a les cuirs qui sont issus de tannage végétal composés d’ingrédients naturels – acacia, mimosa, châtaignier. Ce sont des matières difficiles à travailler parce qu’entièrement naturelles. On utilise aussi de la toile et du feutre – à l’époque les sacs de métier avaient des pattes d’épaule doublées en feutre naturel – pour faire des aménagements intérieurs. Du fil en passant par les cuirs, les toiles, les biais, les zips…, on travaille avec une 50e de fournisseurs essentiellement français.

De quel point de départ est imaginé un sac Bleu de Chauffe ?
Pour imaginer un produit, je pars toujours de l’usage. Chaque élément qui compose le sac a une fonction, comme les brides ou les boucles ; ils ne sont pas uniquement décoratifs. On est à la mode, et pourtant, on ne se revendique d’aucune tendance. On fait ce qui correspond à l’ADN de notre marque. On préfère apporter du renouvellement à travers une extension de gamme ou des collaborations comme on a pu faire par le passé avec Blitz Mororcycles. On aime travailler sans renier notre ADN mais en agrégeant des apports créatifs différents pour nourrir la marque.

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Comment avez-vous pensé votre réseau de distribution ?
On s’est tourné vers les concept-stores multi-marques en cohérence avec l’esprit Bleu de Chauffe. On préfère réduire nos points de vente mais les sélectionner avec soin. On s’est aussi assez vite développé à l’international. L’année de lancement, on a participé au salon Bread & Butter à Berlin qui était à l’époque le salon de référence de la mode urbaine en Europe et dans le monde ; ça nous a permit de prendre contact avec des points de vente à l’international.

Dans quels points de vente peut-on vous trouver ?
En France, la marque est présente dans une 50e de points de vente comme Le Bon Marché, Merci, Killy Watch, Edwin Store, Le Printemps, BHV Homme à Paris et Allan Joseph à Marseille ou encore People Strag à Montpellier. A l’étranger on est à la fois chez des pure players et en boutiques physiques.

Internet jouait-il un rôle aussi important il y a dix ans quand vous avez démarré ?
Quand on a lancé la marque en 2009, internet n’était pas encore un mode de distribution clé comme il l’est devenu aujourd’hui. Tu ne peux pas te passer des influenceurs, des réseaux sociaux, de tous les outils d’e-marketing qui te permettent de générer de l’activité via ton e-shop. C’est une distribution qu’on n’avait pas intégrée au départ. Aujourd’hui les ventes sur Internet sont une part importante de notre activité.

Néanmoins, vous accordez beaucoup d’importance au réseau de distribution traditionnel…
Oui parce que nos produits sont de belle qualité et on pense que c’est important pour le client de pouvoir les appréhender physiquement en boutique. Il peut les sentir, les toucher… ce sont des objets émotions.

Quelle est votre clientèle cible ?
On s’adresse à une petite minorité de gens qui ont les moyens financiers et qui sont sensibles à la chaine de production, à la qualité et au style des produits. Cette clientèle est minoritaire mais elle se trouve partout dans le monde. Le consommateur de San Francisco est semblable à celui de Paris. Par ailleurs, il existe une clientèle qui n’est pas forcément fortunée mais qui va préférer s’acheter un seul produit qui va durer dans le temps plutôt que d’en posséder plusieurs qui vont rapidement se détériorer.

 

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Bleu de Chauffe s’est beaucoup développé. Est ce qu’on peut rester une entreprise artisanale quand on produit beaucoup ?
Je ne sais pas encore, mais ce que je sais, c‘est qu’on produit de la même manière aujourd’hui qu’au début de l’activité et même mieux car on a accumulé de l’expérience. On utilise les mêmes matières, le même processus de fabrication, donc oui ça sera la même chose même si demain on travaille avec 50 artisans. C’est une question d’organisation.

 

“Je porte les sacs que je crée pour les éprouver, je les martyrise pour tester leur capacité de résistance.”

 

Quelle est la valeur du travail manuel selon toi ?
C’est un travail humain. Tous ces travaux manuels ont été dévalorisés mais ils reviennent en force. Quand je vois le temps que je passe derrière mon ordinateur, je me dis que c’est génial d’avoir les mains dans la matière, c’est hyper stimulant. C’est très gratifiant d’accomplir quelque chose à travers ses mains.

Quel rapport entretiens-tu avec ton propre sac ?
Je n’ai pas un rapport très poétique. Je porte les sacs que je crée pour les éprouver, je les martyrise pour tester leur capacité de résistance. J’ai un regard critique et j’espère être sévère et rigoureux. A contrario, j’espère que mon client va porter un regard amoureux et sensuel sur le produit.

 

“Même quand on bouffait des boites on ne s’est jamais dit que ça ne marcherait pas.”

 

Avec ton associé, avez-vous connu des galères en tant qu’entrepreneurs ?
Monter ta société, c’est faire face à une somme d’embûches ! Après, quand tu es dans une démarche de vouloir transformer l’essai parce que ça fonctionne, tu oublies les galères et tu n’envisages pas l’échec. Même quand on bouffait des boîtes, on ne s’est jamais dit que ça ne marcherait pas. Quand tu commences à faire un peu de chiffre, que tu fais le point avec ton expert comptable et qu’il te reste 10 balles en poche sans t’être payé, tu te dis “quand est ce que ca va venir ?”. Aujourd’hui, on a une vraie boite qui fonctionne, qui embauche et qui se développe. On se dit que ces années de sacrifices ont porté leurs fruits.

Quel est ton état d’esprit à la veille des 10 ans d’existence de Bleu de Chauffe ?
Je ne nourri aucun regret. Ce qu’on a voulu faire on l’a fait. C’est quand même génial quand tu concrétises un projet professionnel. Tu pars avec des rêves et un business plan, mais encore faut-il concrétiser tout ça et le faire perdurer. Se dire qu’une idée qu’on a formulée s’est concrétisée et que l’entreprise est pérenne est une véritable satisfaction.

Quels sont vos challenges pour 2018 ?
Notre atelier situé face au viaduc de Millau à St Georges de Lugençon commence à devenir trop exiguë. Dans la même localité, nous construisons un atelier de 1000m2 qui comprendra une surface de stockage et de production et un petit magasin d’usine. Ca nous permet d’offrir des conditions de travail optimum. Nous souhaitons inscrire Bleu de Chauffe sur le territoire et dans le temps. C’est une étape importante de notre histoire qu’il faut savoir franchir.

Photos Bleu de Chauffe

 

Bleu de Chauffe
Sacs et petites maroquineries fabriqués en France
www.bleu-de-chauffe.com

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