Portraits

Les Herbes Hautes

12 février 2018
www.lesmainsbaladeuses.com-les-herbes-hautes

Je quitte les symphonies urbaines de la rue du Faubourg Saint-Antoine pour me faufiler dans une cour pavée silencieuse. Elle me conduit à la porte couleur vert sapin de l’atelier de “Les Herbes Hautes”. Des oliviers, des philodendrons, et des jasmins étoilés l’encadrent et forment une haie d’honneur. J’ai rendez-vous avec Hélène, ancienne architecte et Eloyse, ancienne ingénieure paysagiste. Toutes deux sont devenues fleuristes à l’approche de la trentaine et se sont spécialisées dans le mariage. Des jeunes pousses dans le domaine mais qui rêvaient d’exercer ce métier depuis leur plus jeune âge.

 

www.lesmainsbaladeuses.com-les-herbes-hautes

www.lesmainsbaladeuses.com-les-herbes-hautes

 

Nous sommes le 2 juin 1990, il est très exactement 15h32. Il fait beau et l’air est frais. Dans le Perche, Hélène Préchac, 5 ans, part en balade à la campagne accompagnée de ses parents. Elle est blonde comme les blés, a les dents du bonheur, et sur ce petit chemin ombragé, elle préfère courir que marcher. Elle aime cueillir les groseilles, placer les framboises au bout de ses doigts, fabriquer des faux ongles rouges avec la peau des babybels. Elle n’aime pas avoir de la pâte fraîche collée aux doigts. Quand elle sera grande, elle sera fleuriste. A ce même moment, à quelques centaines de kilomètres de là, en Savoie, Eloyse Descurninges, d’un an son ainée, les cheveux noirs bouclés domptés par deux petites barrettes dorées, est agenouillée dans le verger familial à la recherche de feuilles pour sa collection de végétaux. Elle aime la première bouchée de tomate du jardin, faire sécher les feuilles récoltées dans des bottins, construire des cabanes dans les groseilliers. Elle n’aime pas aller chercher les oeufs dans le poulailler du voisin. Quand elle sera grande, elle aussi, sera fleuriste.

 

www.lesmainsbaladeuses.com-les-herbes-hautes

“Tu seras ingénieur ma fille.”

L’asphalte remplace les champs et les cahiers de math-physique se substituent aux herbiers. Eloyse, née de l’union d’Eric et de Laurence s’entend dire à 17 ans : “Tu seras ingénieure ma fille”. Un an après elle, Hélène, fille d’Olivier et de Dominique, doit à son tour faire le choix de sa profession. La petite fille qui sommeille en elle ne l’a pas oublié, elle veut être au contact des fleurs. “Fleuriste ? Tu mérites mieux !”, lui répond-on. Fleuriste ferait-il trop « mauvaise herbe » ? Elles enterrent leurs envies. Aux vents contraires elles ne résistent qu’à moitié : elles feront le choix d’un compromis. L’une devient architecte paysagiste ; la seconde ingénieure paysagiste. Elles s’enracinent devant l’écran de leur ordinateur à force de concevoir des plans de jardins sans jamais y mettre un bout d’orteil. Les fleurs ne seront qu’un loisir ; les balades en pleine nature réservées aux week-ends. Elles mènent des vies parallèles jusqu’en 2013, date à laquelle elles avanceront désormais sur le même chemin bordé d’herbes hautes.

 

www.lesmainsbaladeuses.com-les-herbes-hautes

www.lesmainsbaladeuses.com-les-herbes-hautes

www.lesmainsbaladeuses.com-les-herbes-hautes

 

Il est déjà 11h sur l’échelle de leur existence. A 11h02, le contrat en CDD d’Hélène se termine. “Je ne veux pas passer ma vie derrière un ordinateur a dessiner des choses de plein air sans jamais y être.” Elle déterre sa vocation, se forme à l’école des Fleuristes, passe son CAP en candidat libre, travaille en boutique. Mais quand on se défait du tuteur avec lequel on a poussé toute sa vie, on prend un malin plaisir à croître de biais. Hélène devient solo-entrepreneur, de son salon transformé en annexe de Rungis, elle donne vie à des compositions végétales pour des mariages. “On pense souvent à la boutique quand on évoque le métier de fleuriste. Travailler en boutique ne laisse pas de marge pour exprimer sa créativité.” Il est 11h12, Eloyse est victime d’un licenciement économique. Un signe de la Providence. Amies depuis quelques années, la brune, adepte de la boxe, et la blonde, qui pratique le pilate, forment une association yin yang ; parfaitement complémentaires, de compétences et de caractères, qui équilibrent et renforcent leur petite entreprise.

 

www.lesmainsbaladeuses.com-les-herbes-hautes

 

Après une année passée sur le canapé du salon d’Hélène, les deux jeunes femmes prennent le risque d’aménager un atelier dans le 11e arrondissement parisien. A mon entrée, nous nous faisons la bise sous une couronne d’eucalyptus et d’oliviers séchés. Des terrariums, des guirlandes fleuries, des bougies, une petite table ronde à nappe jaune… l’atelier prend des allures de jardin d’hiver. Un univers pastel et doux, où l’on s’attarderait bien prendre le thé.

“Nous retranscrivons la personnalité d’un couple par le langage floral.”

Aujourd’hui, les deux complices préparent les compositions florales qui vont fleurir le mariage d’Anne et de Victor et celui de Claire-Lise et de Matthieu  : bouquet de la mariée, bouquet à la vierge, bouquet de banc, guirlandes, décoration de table… “J’ai eu un coup de coeur pour l’univers du mariage. J’adore cette relation intime que tu noues avec les futurs mariés. Mon copain me dit que je vis dans le monde des bisounours !”, raconte Hélène. Fleuriste est un métier d’empathie selon le duo. “Nous retranscrivons la personnalité d’un couple par le langage floral.” m’explique Eloyse. L’année dernière, Les Herbes Hautes ont exprimé par les fleurs la personnalité d’une cinquantaine de couples.

 

www.lesmainsbaladeuses.com-les-herbes-hautes

www.lesmainsbaladeuses.com-les-herbes-hautes

www.lesmainsbaladeuses.com-les-herbes-hautes

www.lesmainsbaladeuses.com-les-herbes-hautes

www.lesmainsbaladeuses.com-les-herbes-hautes

 

Côte à côte, elles regardent dans la même direction pour faire grandir Les Herbes Hautes. Mais dans leur atelier, c’est dos à dos qu’elles donnent forme aux bouquets. Sur les établis, les fleurs sont triées par essence. “On commence par les préparer ; c’est ce qu’il y a de plus long.” m’apprend Eloyse. Elles orchestrent les bouquets : une note de rose, une note de chardon, une note de pivoine, une note de cosmos … et la partition prend forme, guidée par leur inspiration et leur connaissance des règles de compositions. “On travaille très instinctivement. Mais on possède à la fois le savoir-faire technique et le savoir-faire esthétique. Pour être un bon fleuriste, il faut avoir le sens de l’esthétisme et être créatif. C’est ça être artisan aujourd’hui : mélanger le savoir-faire technique et l’esthétisme.” Dans l’atelier, le temps se compte en nombre de feuilles tombées par terre. En assemblant les fleurs, les deux associées échangent des anecdotes sur les futurs époux. “Quand on crée un bouquet de mariée par exemple, on pense à elle, on parle d’elle, c’est important de connaître le couple pour qui on crée ; leur personnalité doit être exprimée dans le bouquet.”

 

www.lesmainsbaladeuses.com-les-herbes-hautes

www.lesmainsbaladeuses.com-les-herbes-hautes

www.lesmainsbaladeuses.com-les-herbes-hautes

www.lesmainsbaladeuses.com-les-herbes-hautes

“On ne connait plus le spleen du dimanche soir.”

Alors qu’Hélène compose la boutonnière du marié, elle me raconte les réactions de son entourage à l’annonce de sa reconversion : “J’ai vu le changement de regard quand je suis passée d’architecte à fleuriste. Mes proches ne comprenaient pas ce revirement alors que j’exerçais un métier qui fait rêver.” Eloyse a fait face aux mêmes regards troublés et à la même incompréhension. Pourtant, aujourd’hui, leur double compétence est ce qui fait leur force. “A notre savoir-faire de fleuristes, nous apportons chacune nos compétences d’architecte et de paysagiste ; nous savons mettre en valeur l’espace. Avec le végétal, on sait jouer sur les volumes et les hauteurs.” Et d’enchaîner : “Il faut faire évoluer les mentalités, car on considère encore les artisans comme étant socialement inférieurs aux métiers bureaucratiques. Nous connaissons les fleurs, les contraintes du végétal, nous savons les travailler ; fleuriste demande un véritable savoir-faire.” Elles l’avouent, se reconvertir dans cette activité a amputé une partie de leur pouvoir d’achat. “Mais on est contente d’aller bosser, on ne connait plus le spleen du dimanche soir. On a le sourire le matin et c’est un privilège d’être son propre chef, même si les responsabilités nous donnent parfois le vertige.” avoue Hélène. “S’associer est aussi un pari risqué. Nous avons aussi la chance de très bien nous entendre…. On devrait se le dire plus souvent d’ailleurs !” sourit Eloyse.

Il est 12h02 sur l’échelle de leur existence, et les jeunes femmes peuvent dorénavant rajouter “les lundis matins” sur la liste de ce qu’elles aiment…

 

Les Herbes Hautes
Fleuriste paysagiste
www.lesherbeshautes.fr

 

You Might Also Like

No Comments

Leave a Reply