Interview

Shelter, lunettes solaires en bois made in France

15 mai 2016
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“On avait envie de liberté”

Créé à Annecy en 2013, Shelter est une entreprise de fabrication de lunettes solaires en bois 100% made in France. Une idée née d’un “délire entre potes” rapidement transformée en une véritable aventure entrepreneuriale. Julien, Florent, Emeline et François allient leur compétences pour retrouver du sens dans leur vie professionnelle.

Interview d’Emeline et Florent illustrée des mains de Julien, l’ébéniste du collectif.

Comment est née l’idée de lancer des lunettes en bois artisanales ?
Florent : J’avais vu sur internet une marque américaine qui fabriquait des lunettes en bois. J’ai demandé à Julien qui est ébéniste s’il serait capable de faire ça. On avait envie de lancer ça en France dans une démarche “Made in France”. Au départ c’était un délire entre potes. On s’est lancé un challenge motivé par cette question “Est ce que ça peut marcher ?”. Après pas mal d’essais, on a réussi à monter un modèle en bois qui nous convenait.

Comment s’est monté le collectif Shelter ?
Emeline : Nous étions tous les 4 amis et vivions à Annecy. Le collectif s’est créé naturellement autour des compétences de chacun. Nous étions complémentaires. François et Julien sont ébénistes ; Florent, apportait son talent en termes de communication. Quant à moi, je mets mes savoir-faire issus de ma formation en école de commerce pour assurer le développement commercial de la marque.

Vous en étiez à quel moment de vos vies au lancement de Shelter ?
Florent : On était tous à des croisements de nos vies. Nous avions chacun un parcours professionnel différent : ébéniste, communication, commerce, restauration. Quand on s’est lancé, je pense qu’on cherchait une forme de liberté.
Emeline : Personnellement, après mes études en école de commerce, j’ai vécu des expériences au sein de grands groupes comme Danone. Je ne m’y retrouvais pas dans le projet d’entreprise. J’ai travaillé pour une petite start-up à Paris et j’avais adoré cet univers de l’entrepreneuriat. Malheureusement, leur aventure s’est arrêtée plus vite que prévu. De retour à Annecy, j’ai retrouvé les gars qui avait cette idée de fabriquer des lunettes en bois. Il faut savoir saisir les opportunités quand elles viennent. C’était pile le bon moment.
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Qu’est-ce qui a motivé l’envie d’entreprendre ?
Florent : On avait tous entre 25 et 30 ans. On gagnait bien notre vie dans nos boulots respectifs, d’autres étaient en transition, mais il nous manquait quelque chose. On avait envie d’entreprendre différemment. On s’est dit qu’on allait tester l’idée et voir si elle plaisait.
Emeline : On avait envie de retrouver du sens à nos journées et à nos actions et d’adhérer à un projet d’entreprise qui soit en accord avec nos valeurs.

Shelter, d’ou vient le nom ?
Emeline : Ca vient de la chanson des Rolling Stones « Give me Shelter ». On aime bien cette chanson, un peu rock et anticonformiste dans laquelle on se reconnaît. Même si on n’est pas des gros rebelles ! On est anticonformiste dans l’idée de ne pas faire comme nous l’avions prévu dans nos vies professionnelles.

Vous avez lancé une opération de crowfounding. A-t-elle été la première étape pour vous lancer ?
Florent : Le 31 juillet 2013, on a lancé une  campagne de crowdfounding sur la plateforme Kiss Kiss Bank Bank. On demandait une levée de fond de 7 000€. On était tous partis en vacances et on voyait le chiffre monter de jour en jour. A la fin de l’été, nous avions récolté plus de 18 000€.
Emeline : L’opération nous a permis de valider notre idée et de confirmer que nous pouvions nous lancer. Le produit et notre démarche plaisaient, nous venions d’obtenir une enveloppe financière ; le projet prenait une autre dimension. Ces plateformes te donnent les moyens de tester ton idée.
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Comment avez-vous vécu ce succès ?
Florent : On est sorti de notre délire et on s’est dit “ok, maintenant, on va en faire notre job”. On a attendu janvier 2014 avant de créer la boîte et les statuts.
Emeline : En effet, il a fallu accepter l’idée de devenir entrepreneur. C’était une période enivrante. Il fallait passer à l’action toute suite, et déjà rebondir pour trouver des solutions. Les 160 paires à livrer dans le cadre du crowdfunding nous paraissaient comme des milliers de colis à envoyer, c’était le début de l’aventure Shelter.

Quelle a été l’étape d’après ?
Florent : La réalité a été de se dire que pour qu’on puisse vivre de Shelter, il fallait qu’on produise… beaucoup !
Emeline : Shelter est une expérience professionnelle où l’on a tout à apprendre de nous-même. On n’avait aucune connaissance du marché. Il a fallu comprendre comment fonctionnaient les opticiens, qui ils étaient – entre les indépendants, les chaînes, les réseaux, les mutualistes – ça nous a pris bien un an pour comprendre ce fonctionnement. Et on a du se remettre en question sur le processus de fabrication.

Comment vous êtes-vous organisés pour produire ?
Florent : L’idée de démarrage était de partir de bois recyclé qui ne servait plus et d’en faire un objet design. Au départ, on produisait tout nous-même de A à Z,  temps plein. On maitrisait le bois mais pas le savoir-faire de lunettiers. On était incapable en interne de développer des charnières flexes et nous ne maitrisions pas la fabrication du verre. On était en butée de compétences, on faisait face à une réalité technique. C’est comme ça qu’on s’est rapproché de vrais lunettiers situés dans le Jura qui nous ont aidé à développer notre produit.
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Quel est le processus de fabrication ?
Emeline : On part du bois. On s’approvisionne en noyer, merisier, chêne et érable qui proviennent, soit des forêts de la région de Rhône-Alpes, soit des Pyrénées.
Florent : On dessine les formes que l’on modélise en 2D sur ordinateur. On s’inspire de nos références (culture, art, musique), et aussi des tendances de mode pour créer. On suit également l’actualité des lunetiers allemands et autrichiens.
Emeline : Par exemple, le modèle Dean que vous allez porter est inspiré des lunettes portées par Johnny Depp.
Florent : Puis, on fabrique. Une paire de lunettes en bois, c’est fait comme un skateboard. On superpose des fines tranches de bois les unes par dessus les autres. A l’atelier, on sélectionne les bois, on les découpe et on les assemble. On les envoie dans le Jura pour la phase d’usinage des branches et des faces. Les lunettes reviennent à l’atelier pour le ponçage, et le travail de finitions que nous opérons manuellement. Nous renvoyons à nouveau les paires à nos lunetiers jurassiens. Ils montent les lunettes à la main, collent les charnières, mettent la branche, et finissent par monter les verres.

Vous travaillez dans une démarche éco-responsable, comment ça se concrétise ?
Emeline : Le bois de nos lunettes provient de forêts éco-gérées. Pour un arbre coupé, trois ou quatre sont replantés. Au départ de l’aventure, on travaillait avec du bois mort local que l’on recyclait pour faire les montures.
Florent : On est attaché au respect de l’environnement et à la notion de durabilité. L’artisan lunetier qui usine nos montures a refait toute son entreprise selon les normes ISO développement durable. Les professionnels avec qui on travaille partagent nos valeurs.

Comment s’organise la production annuelle de cet accessoire éco-conçu  ?
Florent : Concrètement, entre octobre et décembre, on achète les matières premières et on travaille sur la création des différents modèles. Entre novembre et février, on est en fabrication pour qu’au printemps toute notre production de l’année soit finalisée. Ensuite, vient la période de vente qui correspond à la saison estivale, avec une forte communication à cette période

Quel est votre volume de vente en cette troisième année d’existence ?
Emeline : On est sur un prévisionnel de vente de 2 000 paires de lunettes en prenant en compte une hausse des ventes de 20% chaque année.

« Il faut toujours rester en éveil »

wwwlesmainsbaladeuses.com-shelter-lunettes-en-boiswwwlesmainsbaladeuses.com-shelter-lunettes-en-bois wwwlesmainsbaladeuses.com-shelter-lunettes-en-boisVous avez du vous adapter et apprendre sur le terrain. Comment on vit l’inconnu quand on a tout à apprendre soi-même ?
Emeline : Tu t’inspires. Tu crées un petit réseau autour de toi. Tu commences à partager tes problématiques et les gens posent un regard bienveillant sur ton projet et t’aident. Il faut rester toujours en éveil et ne jamais manquer des rencontres qui peuvent se révéler décisives.
Florent : On est sur un projet atypique. Les gens qui ont accepté de travailler avec nous ont envie de prendre le risque à nos côtés. La première année, les professionnels lunettiers n’ont pas du tout gagné d’argent avec nous. Ils nous ont vraiment donné un coup de pouce.

Ca fait partie du job d’entrepreneur de se réadapter ?
Florent : On réajuste en permanence grâce aux fruits de notre expérience. On est en bas de l’échelle et petit à petit, on commence à monter en termes d’expérience. On apprend sur le terrain.
Emeline : On est dans notre 3e année on maîtrise bien notre produit aujourd’hui. On a souvent d’une année sur l’autre changé le processus de fabrication. A partir de l’année prochaine, on espère qu’on ne le changera plus, et qu’on pourra mieux anticiper. En somme, dans chaque domaine, on remanie des curseurs pour l’année prochaine. Peut-être que l’année prochaine, on maitrisera complètement la chaine de production, mais qu’il nous faudra embaucher. Alors le management et les RH seront des nouvelles compétences que nous aurons à acquérir.

“Je me disais que si je voulais y arriver, il fallait que je crée des trucs, que j’invente mon métier.”

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Est-ce que vous vous destiniez à devenir entrepreneur ?
Emeline : J’y pensais mais je ne savais pas de quelle manière ça pouvait se concrétiser, et je ne voulais pas me lancer dans une aventure entrepreneuriale seule. J’ai vu en Shelter la bonne opportunité.
Florent : Pour ma part, je n’ai pas fais de longues études. Je me disais que si je voulais y arriver, il fallait que je crée des trucs, que j’invente mon métier.

Et votre entourage, comment a-t-il réagi quand vous leur avez annoncé votre projet ?
Florent : Mes parents m’ont soutenu, moralement. Le succès de notre opération de financement sur internet a changé leur regard sur notre projet. Le succès de notre opération sur Kiss Kiss Bank Bank nous a rendu crédible auprès de notre entourage et des professionnels.
Emeline : Mon père étant ébéniste, je me suis dit que j’allais pouvoir me connecter à lui. Mais sa première réaction a été, disons… modéré. Mais il m’a très vite soutenue à 100%. En revanche, on a eu un énorme soutien de la part de tous nos potes qui ont été nos premiers Kissbankers.

Aujourd’hui quelles sont vos ambitions pour la marque ?
Emeline : On souhaite la faire grandir. Trouver de nouvelles matières, proposer d’autres gammes de produits, réfléchir à d’autres collections – notamment une gamme pour les enfants – nouer de nouveaux co-branding. La suite, c’est peut-être de trouver un business angel, car pour nous développer, on a besoin de trésorerie. Voilà une nouvelle chose à tester !
Florent : Il fallait qu’on ait ces trois ans d’expérience pour nous rassurer sur notre capacité à produire. Nous rapprocher d’investisseurs est notre objectif de 2016. Par exemple, si on veut développer une gamme enfant, il faudra développer un moule à la taille de leur tête, sachant que fabriquer un moule demande environ 30000€ d’investissement…
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Si vous faites appel à un investisseur, n’avez-vous pas peur de perdre la main sur Shelter ?
Emeline : La personne qui nous soutiendra devra impérativement s’accorder avec notre éthique et nos valeurs. Aujourd’hui nous voulons pérenniser la marque – pas la vendre. L’investisseur potentiel doit adhérer à notre état d’esprit avant d’adhérer au produit. Jusqu’à présent, on a toujours eu la chance de tomber sur des gens qui croient en nous avant même de croire au produit. On a le rêve de la faire grandir et ça, seule 2% des start-ups y arrive. On a forcément besoin d’investisseurs qui croient en notre potentiel.

“J’ai envie de raconter plein d’autres histoires.”

Quelle est votre envie professionnelle pour les années à venir ?
Florent : Que Shelter soit un tremplin pour notre vie future. Je pense que Shelter sera un passage de ma vie, mais ça ne sera pas toute ma vie. Je pense qu’un entrepreneur n’a pas envie que son projet de base soit le projet de toute sa vie. J’ai envie de raconter plein d’autres histoires. Rebondir sur d’autres projets et créer de nouvelles opportunités.
Emeline : Sauf quand tu as exerce un métier passion, alors là tu peux y consacrer ta vie. Moi aussi, je pense qu’à terme j’aurai envie d’autres choses. Chaque expérience t’ouvre de nouvelles portes, te fait rencontrer de nouvelles personnalités, et tu peux aller explorer d’autres domaines que te permet d’entrevoir ta première expérience. Parce que tu grandis, d’autres envies qui naissent.

Comment on se projette dans une entreprise quand on sait qu’on ne va pas y rester ?
Florent : Tu donnes tout au jour le jour. C’est quand même un gros kif en général de faire ce que tu aimes.
Emeline : L’idée c’est de faire un bilan sur tes envies régulièrement. C’est comme si tu étais sur un bateau. Tu tires les voiles selon le vent, tu t’adaptes au courant et parfois, il faut que tu t’arrêtes au port et que le bateau continue sans toi. Tu sens quand c’est le moment de quitter le navire. Mais ça n’est pas notre cas pour le moment !

Si vous aviez un conseil à donner à quelqu’un qui souhaiterait se lancer dans un projet entrepreneurial, lequel serait-il ?
Florent  et Emilie : Teste ton idée !

wwwlesmainsbaladeuses.com-shelter-lunettes-en-bois-5Julien, l’ébéniste du Collectif Shelter

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2 Comments

  • Reply Idil Fortin 29 avril 2017 at 10:14

    J’adore j’adore j’adore ! Les lunettes sont au top et tes articles toujours aussi inspirants !

    • Reply Magali 3 mai 2017 at 18:26

      Merci beaucoup Idil ! :-)))

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