Portraits

Antoinette Poisson, dominotiers

23 avril 2015
www.lesmainsbaladeuses.com - A Paris chez Antoinette Poisson

Aujourd’hui, je pars serrer la main du trio qui compose Antoinette Poisson. Ce trio ne vend pas d’articles de pêche mais est le résurrecteur d’une technique artisanale vieille de 3 siècles. Antoinette Poisson crée et fabrique du papier peint dominoté. Oui oui d.o.m.i.n.o.t.é… voilà, maintenant vous êtes obligés de lire l’article pour savoir ce que c’est !

J’ai rendez-vous dans le quartier de la Bastille, là où commençait, au XVIIIe siècle, le Faubourg Saint Antoine, un quartier d’artisans situé hors des portes de Paris. C’est ici, dans l’entrelacement de rues étroites, loin de leur tumulte, au fond d’impasses, de passages et d’arrières cours, qu’ébénistes, chiffonniers, tapissiers, décorateurs, fondeurs et faïenciers s’activaient.

Trois siècles plus tard, elles restent le témoin d’un passé populaire. Elles ont abrité du labeur. Elles ont été les spectatrices silencieuses des révoltes du peuple. Certaines ont été sacrifiées, impuissantes, sur l’hôtel de la modernité par le Baron Haussmann. En poussant la porte du 12 rue Saint Sabin à la rencontre d’Antoinette Poisson, je ne m’attendais pas à y trouver une survivante. Une cour. Une de celles qui dérobent leur charme aux regards des passants, d’une beauté trop provocante pour s’afficher ostensiblement. C’est dans cette cour que se niche à présent l’atelier d’Antoinette Poisson. La douceur printanière qui en émane à présent contraste avec l’agitation laborieuse de ses souvenirs.

www.lesmainsbaladeuses.com - A Paris chez Antoinette PoissonTous les trois sont restaurateurs du patrimoine, spécialisés dans le papier peint. Travailleurs indépendants, ils se retrouvaient au hasard des projets de restauration. Après plusieurs années passées le nez collé aux murs, ils ont pris du recul et se sont associés. De guérisseurs ils sont devenus des résurrecteurs. Ensemble, ils ont redonné vie à une technique artisanale datant de trois siècles : celle de la dominoterie.

La dominoterie n’est pas un ancien jeu de société mais une technique d’impression des premiers papiers peints datant du XVIIIe siècle. N’imaginez pas des lés de papier peint tels que nous les connaissons aujourd’hui. Le papier dominoté est modeste. Ses dimensions de 32×42 cm le rendent discret. Il joue à cache-cache. Au hasard des allées d’une brocante, vous en avez peut-être déjà croisé, couvrant l’intérieur d’un livre, habillant le fond d’une armoire. Chaque feuille était imprimée à l’aide d’une planche gravée et rehaussée de couleur à la main, au pochoir. Ce papier servait principalement à tapisser coffres, armoires, tiroirs et alcôves. Il sera utilisé progressivement pour décorer les murs des garde-robes, chambres de domestiques, encoignures et intérieurs de meubles.

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“On y décèle l’empreinte de la main.”

Un jour d’automne, ils interviennent tous les trois sur le chantier d’une vieille demeure auvergnate. Là, dans une pièce de la maison, ils découvrent sous des couches de papiers peints que les siècles ont accumulés, des résidus de papiers dominotés. Des miraculés datant de 1780. Que de luttes ont-t-ils du mener pour survivre aux dommages du temps, aux évolutions de la mode, aux changementx de propriétaires ? De ces embryons de papier dominoté, on leur demande d’en faire une greffe pour en reconstituer l’original. Aucun artisan ne pratiquait plus l’art de la dominoterie. “On a longtemps tâtonné pour trouver la technique qui conduirait au rendu souhaité. On a tout fait en autodidacte”, m’apprend Julie. La rusticité, la simplicité et l’irrégularité du papier peint dominoté les touchent : “On y décèle l’empreinte de la main.” L’entreprise artisanale “A Paris chez Antoinette Poisson” naît en 2012. Leur nom est emprunté à la Pompadour, née Jeanne-Antoinette Poisson, dame de bourgeoisie devenue Marquise à la faveur de Louis XV, protectrice des arts et dont les dates de naissance et de mort (1721 – 1764) correspondent à l’âge d’or du papier peint dominoté.

Aujourd’hui, ils restent fidèles à l’esprit de l’époque. L’impression est effectuée à l’aide d’une planche gravée selon les techniques traditionnelles. Quant au papier, il est fabriqué par un maître papetier dans un moulin Charentais. Un papier artisanal, fabriqué à la cuve à partir de chiffons, similaire à celui de l’époque.

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“Chaque feuille est unique”

Dans leur atelier une longue table s’étend à l’infini. Au fur et à mesure du travail de la matinée, elle sera recouverte de feuilles dominotées, s’étendant en un joli parterre fleuri. Jean-Baptiste enfile son tablier. Ce dernier a la couleur du bleu qu’il doit reproduire pour l’impression de 150 dominos d’un motif géométrique de leur création. C’est le bleu n°59 de son catalogue de couleurs. Antoinette Poisson y a capturé toutes les couleurs utilisées au XVIIIe. A ses côtés, les bouteilles de peintures jaune, bleu, blanche, noire, rouge forment une ligne d’horizon urbaine. Sur une plaque de marbre, Jean-Baptiste mélange les couleurs jusqu’à obtention du bleu souhaité. Une cuillerée de jaune, une louche de bleu, quelques touches de blanc, un soupçon de noir. Il remonte ses manches. Il va répéter les mêmes opérations et les mêmes gestes. 150 fois. Chaque domino présente des irrégularités, c’est ce qui fait que “chaque feuille est unique”. A ses côtés, Julie fabrique des luminaires tandis que Vincent et Catherine (venue prêter mains fortes) donnent des couleurs à un motifs d’époque.

www.lesmainsbaladeuses.com - A Paris chez Antoinette Poissonwww.lesmainsbaladeuses.com - A Paris chez Antoinette Poissonwww.lesmainsbaladeuses.com - A Paris chez Antoinette PoissonGrâce à Antoinette Poisson, le papier peint dominoté n’a plus rien à cacher et s’expose sans fausse modestie. Il tapisse nos murs, s’encadre, couvre de jolis carnets, se fait luminaires. Julie, Vincent et Jean-Baptiste ont même étendu la technique de la dominoterie au tissu. “Dans la restauration, nous avons comme contrainte de respecter une oeuvre sans l’altérer. Il nous manquait l’aspect de la création. Nous avons réussi dans cette entreprise à allier nos passions”. Issue d’une utilisation populaire au XVIIIe, Antoinette Poisson a donné ses lettres de noblesse au papier dominoté. “Nous souhaitons remettre aux murs des papiers peints exceptionnels”, m’explique Vincent.

www.lesmainsbaladeuses.com - A Paris chez Antoinette PoissonTiens, le chat réapparait. Il monte sur la table. On le déloge avant qu’il ne signe de sa patte le papier fraichement peint. Cette fois-ci, c’est moi qui lui emboîte le pas. Je quitte les lieux mais je prends quelques instants pour profiter, une dernière fois, de l’élégance discrète de cette cour dérobée. Je repense à son passé populaire ainsi qu’à celui du papier dominoté. Je me dis que parfois, la véritable noblesse prend des allures modestes et qu’il faut aller la chercher : dans le fond d’un coffre ou derrière une porte close…

Et que dire de la noblesse de coeur de ceux qui savent s’en émouvoir…
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www.lesmainsbaladeuses.com - A Paris chez Antoinette PoissonA Paris Chez Antoinette Poisson
12 rue Saint-Sabin
Paris 11
info@antoinettepoisson.com
01 77 17 13 11
◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂◂

 

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14 Comments

  • Reply Camille 23 avril 2015 at 12:04

    J’adooore! Quelle beauté stylistique du papier peint et de l’écriture!
    Encore un beau métier qui mérite d’être si bien mis en valeur par les mains baladeuses!
    Bravo. Je soutiens l’idée du livre d’une autre fan. Ce serait terrible et magnifique!!

    • Reply magperr83 24 avril 2015 at 07:58

      Encore une Camille, merci beaucoup pour ton commentaire. Ca réchauffe :-)

  • Reply Carmen 23 avril 2015 at 13:37

    L’autre fan persiste et signe… A quand le livre??? Merveilleux moments où tu sais nous plonger dans de mystérieux univers! Paris, la France et soyons fous…le monde attendent ton passage .Merci mille fois.

    • Reply magperr83 24 avril 2015 at 07:59

      Bonjour “l’autre fan” ;-) Merci merci et encore merci !!! J’ai pris les billets pour un tour du monde des artisans, soyons fous ! ;-)

  • Reply Laurent Lachèze 25 avril 2015 at 09:43

    Une autre idée de reportage chez des artisans aux mains tripoteuses :)
    Vous ne le regretterez pas !
    Bravo pour votre travail.
    Cordialement, Laurent.

    • Reply magperr83 27 avril 2015 at 09:29

      Bonjour Laurent, merci beaucoup pour votre commentaire et pour votre idée d’artisans:-) Je ne manquerai pas de contacter la Maison Brazet pour un prochain article :-) Belle journée !

  • Reply papou 26 avril 2015 at 17:20

    je suis un autre fan, tes récits sont très vivants, j’ai l’impression d’être avec toi dans tes reportages.
    j’espère que tu vas écrire un bouquin. a lire la suite de tes aventures…

  • Reply magperr83 27 avril 2015 at 09:39

    Haha “Papou”, je t’ai reconnu ! Merci énormément pour ton commentaire et pour tes mots :-) Heureuse que tu lises le blog :-) Bisous !

  • Reply mary 7 août 2015 at 16:31

    j’aime votre reportage.
    Je vous ai suivie, aussi émue que vous.
    Si vous aimez les courettes , voyez :
    La campagne à Paris
    Ed.hoëbeke
    Merci d’apporter dans notre monde tourmenté, une fraicheur, une poésie et de la générosité.

    Mary

    • Reply magperr83 15 août 2015 at 12:52

      Bonjour Mary, Merci énormément pour votre commentaire :-) Merci également pour la suggestion du livre sur les jardins à Paris. Encore un livre qui va finir sur les rayons de ma bibliothèque :-) Très belle journée

  • Reply Gatoudou 25 janvier 2016 at 08:24

    Bonjour,

    merci pour cet article, c’est génial de découvrir de nouvelles techniques!
    Savez vous si cet atelier est ouvert au public pour une visite?

    Merci
    Gatou

    • Reply magperr83 25 janvier 2016 at 11:42

      Bonjour Gatou ! Je suis très heureuse d’avoir pu vous faire découvrir l’univers de la dominoterie. Leur atelier n’est pas ouvert au public mais vous pouvez toujours les contacter ;-) A bientôt !

      • Reply Cardillo 13 août 2016 at 12:36

        Je vous découvre avec admiration et bonheur !! Et enthousiasme ! Car vous m’apportez la solution à un casse tête deco … donner du peps et pouvoir accorder de très beaux meubles Louis XVI à d’autres meubles. Je vais aménager un grand appartement et cela m’ouvre des perspectives. Votre papier et vos tissus sont le chaînon qui me manquait. La palette de couleurs doit aller tres bien avec le Gustavien et le style nordique aussi. Je fais des abats jour et je pense que votre papier est aussi utilisable en contre collé. Je vais vous contacter à l’automne !
        Merci d’exister !!!!

        • Reply magperr83 18 août 2016 at 12:31

          Bonjour Cardillo, ravie de vous avoir fait découvrir un savoir-faire qui puisse vous être utile !

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