Interview

Duvelleroy, maison d’éventails

25 février 2019
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Belle endormie depuis les années 80, la Maison Duvelleroy fut au au 19e siècle l’éventailliste attitré des reines. Eloïse Gilles et Raphaëlle de Panafieu, toutes deux issues du monde du luxe et de la mode et passionnées de métiers d’art, ont fait le pari de relancer le savoir-faire de la création d’éventails à la française en reprenant en 2010 cette maison riche de 190 ans d’histoire.

Rencontre avec Eloïse Gilles à la boutique parisienne de la Maison Duvelleroy.

Duvelleroy est une maison d’éventails. Par qui et quand a-t-elle été créée ?
La Maison Duvelleroy a été créée en 1827 par Jean-Pierre Duvelleroy. Originaire du nord de la France, il s’installe à Paris à l’âge de 25 ans pour y établir sa propre maison d’éventails. A l’époque, cet accessoire était passé de mode. Avec Raphaëlle, mon associée, on a trouvé ça formidable de constater que déjà à l’époque, la mode de l’éventail était cyclique.

 

Comment la mode de l’éventail a-t-elle été relancée au 19e ?
Deux ans après sa création, un événement va porter chance à la maison Duvelleroy : la Duchesse de Berry organise aux Tuileries un grand bal costumé au cours duquel les femmes dansent le quadrille de Mary Stuart, une danse qui nécessite le port de l’éventail. L’antiquaire de l’époque, Vannier, est dévalisé. Les participants accourent ainsi chez Duvelleroy, alors installé 17 passage des Panoramas. Cet événement relance la mode de l’éventail qui sera profitable à la renommée du jeune entrepreneur…

 

A tel point que la Maison Duvelleroy devient à l’époque le fournisseur officiel des cours d’Europe…
Oui, les créations de la Maison ont bénéficié d’une grande reconnaissance. En 1851, elle reçoit le Prize Medal (le premier prix) au Crystal Palace au cours de l’Exposition universelle de Londres. Elle a été nommée fournisseur officiel de sa majesté la Reine Victoria, et deviendra « l’éventailliste des reines » en fournissant les cours d’Europe. A la fin du 19e, elle est nommée fournisseur exclusif de la ville de Paris, réalisant ainsi les éventails offerts aux épouses des chefs d’Etats en visite officielle dans la capitale.

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Comment l’entreprise Duvelleroy a-t-elle réussi à perdurer au fil des générations ?
Duvelleroy père a légué la Maison à ses deux fils. Georges, fils illégitime né hors mariage, a hérité de la succursale de Londres, tandis que Jules, son fils légitime, a repris les rênes de la maison parisienne. A leur époque, le courant artistique dominant était l’art nouveau qui s’est avérée être une période stylistique très riche pour Duvelleroy. Georges transmettra son savoir-faire à Madeleine Boisset, peintre éventailliste, dont la fille reprend l’entreprise. En 1940, Duvelleroy passe aux mains de Jules-Charles Maignan. L’entre deux-guerres signe le déclin de l’éventail qui n’intéresse plus que les collectionneurs. A sa mort en 1980, il lègue le fonds Duvelleroy à son petit-fils pour, lui dit-il, en « faire quelque chose ».

 

En 2010, Raphaëlle et vous-même relanciez le savoir-faire de la Maison Duvelleroy. Qu’est-ce qui vous a motivé ?
Je travaillais en tant que consultante sur des problématiques de valorisation de patrimoine de marque pour des maisons comme Cartier ou Saint-Laurent. Ca m’a donné l’envie de reprendre une maison avec une histoire et un savoir-faire pour la relancer. C’est alors que j’ai fait la rencontre de Raphaëlle. C’était un soir d’été et elle portait un éventail. On a commencé à échanger sur ce formidable accessoire qui a disparu des mains des femmes. Notre discussion a déclenché notre envie d’en savoir davantage sur l’histoire de l’éventail à la française. C’est en faisant nos recherches que nous avons découvert l’existence de Duvelleroy qui s’était spécialisé dans la restauration d’éventails anciens pour les collectionneurs. En 2010, nous nous sommes associées à Michel Maignan pour faire renaître ce savoir-faire exceptionnel.

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Reprendre une maison d’éventails était un pari fou, n’est-ce pas ?
C’était clairement un pari fou ! Quand j’ai parlé à ma famille de notre projet, elle m’a répondu qu’il n’y avait pas de marché. C’est vrai que lorsque nous avons repris la maison, l’éventail était un objet désuet, alors qu’il y a des pays, comme le Japon, où le port de l’éventail n’a jamais cessé, contrairement à l’occident où les marchés avaient disparu.

 

Quelles ont été les différentes étapes qui ont jalonné ces neuf dernières années ?
L’activité a démarré assez vite grâce aux demandes de maisons de luxe et des grands magasins. Pour les satisfaire, nous avons la première année concentré l’ensemble de nos efforts sur la mise au point de la production. Nous sommes revenues au source du métier d’éventailliste en faisant appel à des spécialistes selon les gestes et les matières, et en faisant appel à un éventailliste, Frédéric Gay, qui se charge de l’assemblage et du montage. La deuxième année, nous avons lancé des éventails de mode en collaboration avec Jean-Charles de Castelbajac – qui a mis une de ses créations aux mains de Clara Delevingne – et nous étions présents au concept-store Colette ; cela a permit de rajeunir l’image de l’éventail. Ensuite, nous avons patiemment construit notre réseau btob : les grands magasins, les acheteurs mode et la presse mode. Depuis deux ans, nous avons décidé de mettre l’accent sur la vente en direct à nos clients grâce à notre e-shop et à notre boutique parisienne. Mais encore faut-il qu’ils pensent « éventail »…

 

Quelle est votre stratégie pour « faire penser éventail » au grand public ?
Jusqu’à présent, nous ne consacrons pas de budget à la communication de la marque. On passe par des chemins de traverse comme la mise en place des collaborations qui font sens avec des marques comme Diptyque par exemple. Duvelleroy est présent dans des lieux comme Le Bon Marché ou Le Printemps qui sont des magasins à fort trafic. Et notre marque est visible au travers de coup de coeur de prescripteurs notamment via Instagram. Pour vous donner une idée, quand My Little Paris a parlé de son coup de coeur pour notre éventail « oui  », notre site web a planté tellement le trafic généré sur l’e-shop a été conséquent ! L’éventail reste un objet original qui est remarqué et nous avons la chance d’être soutenu spontanément par les journalistes et les prescripteurs.

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Quel peuple a inventé l’éventail ?
L’éventail plissé qui s’ouvre et se referme a été inventé par les Japonais qui se seraient inspirés des ailes des chauves-souris. Les Portugais l’importent en Europe au 16siècle et il mis à la mode par Catherine de Médicis qui en a fait un objet de cour. Au 17e  et au 18e siècle, l’éventail s’inscrivait dans une culture du petit tableau mobile et représentait une scène peinte.

 

Le 19e a vu naître une invention majeure dans l’histoire de l’éventail, n’est-ce pas ?
Ce qui a été déterminant dans l’histoire de l’éventail à la française, c’est l’amélioration du moule à plisser qui apparait au 19e et qui a permit l’essor des éventails en tissus – jusque-là, ils étaient constitués de peaux ou de papier – et d’en faire un objet de mode, dans le prolongement de l’univers textile. Cela a rendu possible une plus grande créativité. Les éventails se parent de broderies de sequins, de paillettes, de marqueterie de plumes…

 

Quel est l’éventail le plus fou que la Maison Duvelleroy ait créé depuis votre reprise ?
Pour l’exposition Homo Faber de Venise – un événement dédié à l’artisanat d’art européen – nous avons créé un éventail assez magique, entièrement marquetté de paille réalisé par Lison de Caunes. Il affiche un motif jour/nuit avec 4 lectures possibles. Cela s’appelle un éventail à double entente. Deux côtés jours sont inspirés des sols de la Basilique San Marco, et deux côtés nuits représentent un ciel étoilé. C’est une pièce exceptionnelle qui sera mis en vente à Drouot en mai.

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Qu’avez-vous conservé de l’héritage de Duvelleroy ?
On essaie de rester dans la filiation d’un style et d’un savoir faire en conservant des gestes – ceux du travail de la plume en marqueterie par exemple – et des formes, comme celle dite « ballon », légèrement arrondie, inspirée des coquilles St Jacques qui est typique de la période Art Nouveau Duvelleroy. Nous avons relancé des collections couture, avec des éventails de création, et on a lancé l’éventail de prêt-à-porter, comme cela existait au 19e, en coton et bois qui sont également plissés et montés à la main édité en petite série.

 

Que conservait le fonds Duvelleroy préservé par le petit-fils de Jules-Charles Maignan ?
C’est dans sa maison de campagne que Michel Maignan conservait le fonds d’archives légué par son grand-père. En faire la découverte a été un émerveillement d’enfant. En arrivant dans le grenier, j’avais la sensation d’ouvrir la porte de l’atelier de la belle au bois dormant. Tout y était : des livres de compte, des carnets de croquis de Madeleine, des dessins originaux, un catalogue intacte de 1914, des boites de plumes triées par tailles, des moules à plisser, du mobilier… C’est rarissime d’avoir un fonds de cette richesse-là.

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De quoi est composé un éventail ?
Deux éléments composent un éventail : la monture – la partie rigide -, et la feuille – la partie souple. On peut faire appel à une quinzaine d’artisans spécialistes selon le travail à accomplir : un spécialiste de la nacre ou de la corne, un ornemaniste, un tabletier, un marqueteur… Pour la feuille, on va sourcer chez les meilleurs plumassiers, comme Légeron ou la Maison Février. On peut également faire intervenir des brodeurs, des tisserands, des ennoblisseurs. S’entourer d’artisans spécialistes était déjà pratiqué au 19siècle.

 

Pouvez-vous nous dire en quelques mots en quoi consiste le métier d’éventailliste ?
Le métier d’éventailliste est un métier d’assembleur. Ce savoir-faire est la spécialité de Frédéric Gay, qui exerce à Romans-sur-Isère, dans la Drôme. En amont de la création d’un éventail, notre éventailliste travaille à sa conception et en aval, il s’applique au plissage de la feuille et au montage de l’éventail. Nous avons à coeur de travailler dans la plus pure tradition et de préserver pour les décennies à venir ce savoir-faire exceptionnel.

 

Maison Duvelleroy
17 rue Amélie, Paris 7
www.eventail-duvelleroy.fr
Instagram

 

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