Portraits

Pia Van Peteghem, céramiste

24 février 2016
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Pia Van Peteghem a les mains sur terre. Et même dedans. Cette céramiste de 32 ans est une passionnée de cette matière qu’elle trouve “magique”. Elle est liée à la terre par un cordon ombilical qui nourrit sa passion et donne naissance à des objets utilitaires toute en rondeur et des sculptures anguleuses. Une dualité qui se retrouve dans les éléments qu’elle utilise pour la fabrication de céramiques : le feu et l’eau. C’est dans son atelier situé au Kremlin-Bicêtre que j’ai rendez-vous pour serrer la main de la jeune créatrice.

A mon arrivée, je découvre une femme aux cheveux nonchalamment attachés en un chignon qui trône en équilibre sur le dessus de la tête, un tee-shirt marinière et un jean boyfriend retroussé. Elle ressemble aux filles qu’on voit dans les magazines. “Avant, quand on disait céramiste, on s’imaginait un homme habillé en peau de chèvre en train de tourner au fond du Larzac !”. Les clichés ont longue vie. Et l’atelier lui aussi prend un sacré coup de jeune. Il ressemble davantage à un loft parisien qu’à une ferme du Massif Central. “On vient d’emménager. On cherchait un endroit joli et agréable pour accueillir le public pour nos cours de céramique”. “On” c’est elle, et Grégoire Scalabre, céramiste avec qui elle partage son atelier. Et sa vie. “Il était mon prof en CAP de céramique. On s’est retrouvé quelques années plus tard”. Et ils ne sont plus quittés. “On bosse et on vit ensemble. Ca se passe des fois mieux à l’atelier qu’à la maison !” dit-elle amusée. “On arrive à respecter le travail de l’autre.” En haut des escaliers, Greg apparaît et lance un “J’aime beaucoup ce que vous faites !” goguenard. “Schrut schrut schrut”. Il ponce des sculptures globuleuses qui me font penser à des chainons moléculaires.

www.lesmainsbaladeuses.com-pia-van-peteghemwww.lesmainsbaladeuses.com-pia-van-peteghemPia et moi nous installons autour d’un café. Elle me fait d’emblée remarquer ses mains “Des mains d’artisan. Quand on a les mains dans la terre, l’eau et le plâtre en permanence, on dit au revoir au vernis !” Sur son doigt, le reste d’une brûlure. “Je me suis brûlée” En sortant ses céramiques du four ? “Non, non, en faisant cuir un oeuf !” Le danger n’est pas toujours là où on l’attend ! “Dans notre métier, on bat des kilos de terre. Il faut avoir des mains puissantes qui doivent en même temps être capable de faire des choses très fines et très précises”.

La tasse dans laquelle Pia me sert mon café à des formes généreuses, probablement pas inspiré par un mannequin filiforme. “Chaque objet a une finalité particulière” me dit Pia, “cette tasse-là, je l’avais imaginée pour boire le thé, son anse large permet de ne pas se brûler si l’eau est trop chaude, et ses rondeurs permettent de se réchauffer les mains. J’avais envie d’une tasse douillette et féminine. Je me suis inspirée de la chanteuse anglaise Ditto”. Moi, elle me fait penser à la Vénus de Willendorf. J’enlace cette tasse féminisée alors que Pia me raconte son histoire.

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“C’est beaucoup de sacrifices. Il faut tout donner”

Cette jeune artisan a grandi dans un environnement propice à la création. Un grand-père sculpteur, une grand-mère passionnée de céramique, un père architecte naval et une mère créatrice. “J’ai eu la chance d’avoir eu un accès privilégié à la culture” avoue-t-elle. Dans cet environnement familial, elle ne risquait pas de répondre médecin ou prof d’anglais à la question “qu’est ce que tu veux faire quand tu seras plus grande ?” Si elle a toujours su qu’elle voulait exercer un métier de création, Pia a zigzagué quelques années en testant plusieurs disciplines, comme la photo et la gravure. “J’ai longtemps cherché mon médium” me dit-elle. Elle se forme 3 ans en histoire de l’art à Paris et enchaine avec une formation en céramique à la Cambre (Ecole nationale supérieure des arts visuels à Bruxelles). Une formation théorique d’un an que Pia décide de compléter avec une formation technique. “L’angoisse d’être artiste ; je me suis dit que si les idées créatives ne venaient pas, au moins j’aurais une solide base technique. Finalement, les idées viennent avec la maîtrise de la technique.” Son entourage lui a permit de se lancer entièrement dans cette activité, même si elle avoue avoir du faire des petits boulots à côté. “Ils m’ont toujours poussé en me disant de faire ce qui me plaît et que le travail rendrait les choses possibles.” Même si elle a vécu des moments de doute, Pia est fière et heureuse d’être le capitaine de son navire. “C’est très exaltant car on sait que l’on contrôle tout. On se sent libre des choix et des orientations, et ça aussi les contraintes de ses avantages. Il faut être partout tout le temps et se frotter à des choses pour lesquelles on n’a pas été formé. C’est beaucoup de sacrifices et il faut être capable de tout donner. Mais quand tu es passionné, c’est une joie.”

Je ressens chez Pia un amour profond pour son métier. Comme si un cordon ombilical la reliait à la matière terre. “Il y a un rapport assez intime et fort avec ta création. Ca sort de toi. Chaque pièce est sortie de mes mains. C’est une petite partie de moi… C’est mes p’tits bébés.” conclut-elle dans un sourire maternel.

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“Exercer un métier artisanal demande beaucoup de temps et d’énergie”

La terre… en tant que parisienne, je ne suis plus trop habituée à la fouler. Pia, elle la pétrit de ses mains. “C’est une matière douce et soyeuse. Ce qui est très émouvant avec ce matériau-là, c’est de se dire que c’est une matière ancestrale. On répète des gestes qui sont proches du travail des premiers potiers.” Une continuité et une universalité dans le geste qui ne cessent d’émouvoir Pia. “Et puis, il y a la magie du moment où la matière te dépasse, même si tu essaies de la comprendre et de la maitriser au mieux, elle doit faire son travail elle-même.” Un de ces moments préférés ? Celui où elle ouvre le four. “Tu as l’impression d’être le premier homme quand tu découvres ta création. C’est une surprise toujours renouvelée.” Selon Pia, la céramique apprend l’humilité. Malgré la maîtrise technique, la nature fait son œuvre et est plus forte que l’Homme. “On doit respecter la matière. C’est vrai que ce qui m’a touché dans cette discipline-là, c’est cette magie de laisser vivre l’objet sans notre intervention.” Comme nos propres enfants ?

D’ailleurs, l’investissement est-il le même que lorsque l’on est parent ? “ Quand on a un métier artisanal et de création, ca demande un énorme investissement en termes de temps et d’énergie”. Tiens, Greg réapparaît en haut des escaliers. Il ponce. Toujours. “C’est notre bébé ensemble. On est clairement passionnés tous les deux. On passe un temps inimaginable à l’atelier. Le temps s’arrête ici. Moi tu me mets là, tu reviens 6 mois après – j’aurais juste un peu plus de barbe – y a pas de problème, je suis là !”. On lance le pari ?

Nous rejoignons Greg à l’atelier situé à l’étage. Je vais enfin découvrir ce qu’il s’y cache. C’est ici que le couple fait tourner la terre. Pia enfile son tablier qui ressemble à la surface de la lune. Penchée au dessus du tour, ses mains se couvrent peu à peu d’argile comme un gant qu’elle aurait enfilé. Soudain, des images me reviennent. Comme des flashs. Des mains. Un couple. La pénombre. Patrick ? Voilà, c’était inévitable, nous voilà en train de parler de la scène mythique du film Ghost !

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“C’est ce mélange de sensible, de sensuel et de technique que j’aime”

Pia est le soleil qui tourne autour de la terre. Tout son corps se met en mouvement. Elle adapte ses appuis et ses postures en fonction de l’étape de création. “Il faut être dans la finesse, dans la sensibilité et en même temps, dans la maîtrise du geste. C’est ce mélange de sensible, de sensuel et de technique que j’aime. Et puis c’est quelque chose de fort de donner une forme à une masse informe.” La pratique de la céramique a beaucoup aidée Pia à des moments où elle perdait pied. “Ca m’a aidé à me centrer à des moments où je n’allais pas bien. Avec la terre, tu ne peux pas tricher. Si tu ne vas pas bien, elle te le renvoie à la figure ; tu n’arrives pas à centrer la balle sur le tour.” Ces nouveaux Atlas de la mythologie de la céramique savent que c’est difficile de centrer la terre – comme on dit dans le jargon – si l’on n’est pas centré soi-même. Selon Pia, “il y a un équilibre à trouver.”

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“Je me considère comme une « artistan »”

De ses mains naissent des objets utilitaires – tasses, vases, bols – mais aussi des sculptures, notamment une série de polyèdres en porcelaine aux couleurs pastel. Mais alors, artisan ou artiste ? “Je me considère comme une “artistan”. Je ne suis pas encore un maître en technique artisanale. Quand tu sors de formation, c’est comme lorsque tu viens d’avoir ton permis de conduire, il faut avoir fait des kilomètres pour savoir manœuvrer. C’est un métier dans lequel tu apprends sans cesse et où tu dois faire tes gammes tous les jours. Et en même temps, je développe une démarche artistique. Les deux vont ensemble. L’un nourrit l’autre”.

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“On revient à des matières plus naturelles guidé par l’envie de consommer plus sensible”

A l’écouter, la céramique, c’est un peu l’éloge de la lenteur. Le rythme lent du tour qui hypnotise, des gestes qui dansent avec la matière. Un temps qui s’étire, plus proche de celui de l’Homme et du travail de la main. Entre toutes les étapes – tournage, assemblage, cuisson, ponçage, émaillage, séchage – une tasse demande jusqu’à une heure de fabrication. “On ne peut pas faire payer ce que coûte réellement le temps de fabrication en plus du coût des matières premières ; ça serait beaucoup trop cher. On fait un mélange entre le prix réel et un prix affectif.” Je me garderai bien d’ouvrir mes placards de cuisine à ce couple de céramistes. Je m’aventure quand même à poser cette question “On consomme Ikea quand on est céramiste ? ” Je ferme les yeux et me couvre le visage en prévention d’une éventuelle contre-offensive. Contre toute attente, la réponse est affirmative. Je rouvre un œil. “Malheureusement c’est encore un luxe de pouvoir consommer différemment. Mais je remarque que les gens recherchent des objets authentiques. On revient à des matières plus naturelles guidé par un besoin de consommer plus intelligent et plus sensible.”

www.lesmainsbaladeuses.com-pia-van-peteghemwww.lesmainsbaladeuses.com-pia-van-peteghemwww.lesmainsbaladeuses.com-pia-van-peteghemNous redescendons. C’est l’heure de casser la croûte. Greg ponce. Toujours. “Ne ponce pas au dessus de mes moules !”, lance Pia d’un ton jovial. Je me glisse en dehors de l’atelier entre deux éclats de rire du couple de céramistes.

Il semblerait bien que ces deux ci ont trouvé leur paradis sur terre…

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Pia Van Peteghem
Atelier Von Peteghem & Scalabre
www.piavanpeteghem.com
www.atelierceramique.fr

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2 Comments

  • Reply Mathilde Gu 29 février 2016 at 15:10

    Oulala, vivement qu’ils ouvrent leur eshop à eux, pour ceux qui sont démunis en province…

    • Reply magperr83 29 février 2016 at 15:28

      Haha, je transmets la demande ;-) A bientôt Mathilde !

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